Dans un monde différent du nôtre, l'aura que possède chaque personne représente une source de pouvoir qui définit la place que l'on obtient dans la société. À l'âge de douze ans, Abalyne est révélée comme une effacée. Une personne possédant une aura si faible qui ne lui permet nullement de l'utiliser, faisant d'elle une paria à la communauté. Arrivée à l'âge adulte et étant entraîné contre son gré par le déchaînement des événements, elle apprendra qu'elle possède une aura d'une rare puissance. Ses parents ayant fait le nécessaire pour la masquer afin de la protéger d'une grande menace qui pèse sur elle ainsi que sur tout un peuple.

L'AURA D'ABALYNE

CHAPITRE OFFERT

 

 

Préservez-la

 

 

 

Le véhicule cahota violemment sur le chemin de terre, traversant une dense forêt plongée dans l'obscurité. La mère serra plus fortement son enfant dans ses bras, la réconfortant par sa simple présence alors que le père contrôlait la direction du fiacre, les mains tendues devant lui et les yeux clos.

— Ils sont bien trop rapides, grogna-t-il.

— Qu'allons-nous faire ? demanda la femme paniquée en maintenant leur fille entre son mari et elle sur la banquette.

L’époux ouvrit les yeux et les posa un court instant sur la femme qu'il aimait tant et leur enfant alors âgé de cinq ans.

— Ce que nous avons prévu dans l'éventualité de cette situation.

— Mais cela fera d'elle une paria, sans compter qu'elle ne pourra pas se protéger s'ils la retrouvent, sanglota son épouse à la chevelure d'un blond lumineux en baissant son magnifique visage sur sa fille.

— Ils ne pourront la retrouver ainsi, Zina. Aie confiance en moi, mon amour, murmura-t-il.

Elle fixa son attention sur lui et posa une main sur le bras de son époux qui avait fermé à nouveau les yeux afin de se concentrer sur le lien télépathique établi avec les chevaux. Il contrôlait ainsi la direction des montures qui tiraient le véhicule. En même temps, il étendait la portée de son aura au-delà de leur environnement proche afin de suivre l'avancée de leurs poursuivants. Il contracta fortement la mâchoire en constatant que ces derniers avaient augmenté leur vitesse. Ils seraient sur eux dans très peu de temps.

— Maman ! appela la petite fille en levant la tête vers ses parents.

Des larmes silencieuses glissaient sur son visage aux joues rougies. Elle était effrayée par la vive inquiétude qu’elle ressentait chez son père et sa mère et par et par la vive allure du véhicule. Elle avait une vue sur l’extérieur grâce à l'ouverture placée à l’avant sur la partie supérieure du panneau de l'habitacle. L’obscurité régnait dans les sous-bois. Elle entendait clairement le hennissement et le souffle rauque des bêtes que son père obligeait à accélérer avec son aura.

— Zina, rappela la voix de son père.

— Oui, je vais le faire ! Mais promets-moi que nous briserons le sort une fois que nous serons à l'abri de l'autre côté.

— Cela va de soi.

La jeune femme obligea son enfant à se redresser qui pourtant avait déjà des difficultés à maintenir un équilibre précaire. Elle put malgré tout compter sur la poigne de sa mère qui la maintint debout. Elle l’obligea ensuite à s'allonger à même le sol devant ses parents, salissant ainsi sa belle robe bleue bouffante qui se mariait à merveille avec ses prunelles.

— Zina, presse-toi. Ils se rapprochent rapidement et je ne veux pas qu'ils se doutent de ce que nous sommes sur le point de faire.

— Je me concentre.

La petite fille regarda sa mère qui la surplombait, les mains écartées au-dessus d'elle. Celle-ci commença à entamer le chant du sortilège et son aura l’enveloppa rapidement. L’enfant avait déjà aperçu celle de sa maman, une lumière d'un blanc pur si intense qui l'hypnotisait à chaque fois. La luminosité augmenta et se répandit à l'intérieur de l'habitacle. La mère posa ensuite ses mains sur la tête et la poitrine de son enfant. Son aura glissa le long de ses bras et enveloppa la petite fille tel un cocon. Celle-ci sentit des picotements parcourir tout son corps et ses cheveux blonds se hérissèrent sur son crâne avant que la clarté ne disparaisse pour réintégrer le corps de Zina qui s'écroula sur la banquette auprès de son mari.

— Zina, comment te sens-tu ? s’inquiéta son époux en n’ouvrant que brièvement les yeux.

— Je vais bien, ne t'inquiète pas, Tovan. Nous avons sous-estimé l'intensité de son aura, mon amour. J’ai dû faire appel à toute ma puissance pour le mettre en sommeil.

— À ce point ? Mais elle n'a que cinq ans ! s’étonna le jeune homme.

La petite fille se redressa et revint s’asseoir auprès de ses parents en enroulant ses bras autour du large torse de son père par l'angoisse qui l'étreignait.

— Tout va bien aller, ma chérie, murmura-t-il en passant un bras autour de son enfant.

Ce fut ce geste qui déstabilisa sa concentration. Le cabriolet percuta une grosse pierre qui se trouvait en travers du chemin. l’essieu droit se brisa, projetant les passagers contre la paroi opposée. Par réflexe, Tovan attrapa les deux personnes qu'il aimait le plus au monde et créa un champ de force autour d'eux, les sauvant de l'accident qui s'ensuivit quand le véhicule se retourna complètement avant de percuter plusieurs arbres.

Le souffle court, serrant encore fortement les deux frêles silhouettes contre lui, l'homme ouvrit les yeux au milieu des débris qu'avait été leur berline. Il sentit les deux corps contre le sien bouger et tenter de se redresser.

— Tovan, souffla la femme en portant ses deux mains au visage de son époux.

— Ça va. Lénoria ? s'enquit-il, anxieux.

— Je vais bien papa, répondit celle-ci en se redressant.

Ils avaient été tous les trois éjectés du véhicule qui gisait à plusieurs mètres d’eux, complètement éventré. Le père encore allongé sur la terre battue porta tendrement la main au visage de la jeune femme qui le surplombait.

— Tovan, tu es blessé, constata-t-elle en voyant le sang qui recouvrait le corps de son mari.

Il ressentait en effet une grande souffrance au niveau de son dos. Il comprit qu’une branche avait pénétré son bouclier d'énergie. Il avait privilégié le renforcement de la partie avant de celui-ci afin de mieux protéger sa famille. Ses cheveux châtains étaient souillés par des traînées de sang. Il éprouvait également des difficultés à remuer ses jambes. La blessure était grave et l’handicapait fortement. Il ferma les yeux et se concentra. Son aura d'un bleu foncé l'entoura en ondulant autour de lui telle une bulle lumineuse et se propagea soudainement, et ce dans toutes les directions. Ce champ d’énergie traversa toute chose ou être vivant dans cette forêt comme l'aurait fait une douce lumière. Cela lui fournit les informations qu'il recherchait.

— Zina. Il te faut partir avec notre enfant afin de vous mettre à l'abri. Ils seront là très prochainement.

— Et toi ?

— Je reste pour couvrir vos arrières ! décida-t-il, en fixant avec fermeté son épouse à la chevelure d'or.

— Je ne te laisserai pas, répondit cette dernière avec angoisse mais détermination.

— Papa ! sanglota Lénoria en se jetant sur son père, en percevant de ce qui se tramait.

Celui-ci la maintint contre lui d'un bras tout en portant sa main gauche vers le visage de sa femme pour caresser tendrement du pouce son ovale parfait comme il l'avait fait si souvent depuis qu'il avait eu le bonheur suprême de se lier à elle. Il remerciait chaque instant le destin qui lui avait donné une compagne qui s'était révélée une fois qu'il avait fait connaissance après leur union aussi belle de corps que d'esprit. Elle lui avait par la suite offert le plus merveilleux des présents en donnant naissance à leur fille. Pourtant, il considérait qu'il ne s'était pas montré à la hauteur en ne sachant pas protéger sa famille de ceux qui voulaient les voir morts.

— Zina ! Pense à notre fille, dit-il en connaissant cependant la force de caractère de sa compagne.

— Tu ne peux pas me demander ça ! C’est au-dessus de mes forces. Je ne te laisserai pas. Ma place est à tes côtés. Fait en sorte que notre enfant s'échappe d'ici avant que nos ennemis arrivent, mon époux, c'est tout ce que je souhaite.

Elle posa la main sur celle de l'homme qu'elle aimait tant. Celui-ci chassa une larme qui glissait sur son visage.

— Elle aura cruellement besoin de l'un de nous, tenta-t-il à nouveau.

— Nous avons encore nos auras et ils nous traqueront bien avant que je ne puisse atteindre la frontière. Ils nous tueront toutes les deux et tu le sais. Je ne veux pas prendre ce risque.

— Elle sera seule et vivra au sein d'une caste inférieure, de l'autre côté, loin du royaume qui est le sien.

— Mais elle vivra, conclut la femme avant de sceller son discours d'un baiser sur les lèvres de son mari.

Elle ajouta :

— Tovan mon amour, s'il te plaît ?

Celui-ci ferma les yeux et lança son appel. Il ne fallut qu'un court instant avant de voir apparaître une grande silhouette qui mesurait plus de six mètres de long et le double en largeur. Elle apparut au-dessus du trio en passant à travers la végétation, par la trouée résultant de l'accident. Un majestueux rapace au plumage blanc parsemé de quelques touches de couleur marron se posa silencieusement non loin d'eux.

— Lénoria ! appela le père.

L’enfant releva son visage, baigné de larmes, vers ses parents.

— Je sais que tu es trop jeune pour comprendre ce que nous nous apprêtons à faire ta mère et moi, mais si nous acceptons de te laisser partir loin de nous, sache que c'est uniquement pour ton bien, ma chérie.

— Tu es le fruit de notre amour, ma douce et nous t'aimons plus que tu ne pourrais l'imaginer, continua Zina en ramenant leur fille sur le torse de son époux et en se baissant pour la serrer entre eux.

Lénoria ne comprenait pas ce qui se passait. Ses parents ne pouvaient imaginer ce qu'elle allait devoir vivre à la suite de cette nuit tragique durant laquelle ils avaient dû abandonner leur enfant afin de la protéger. Ils savaient qu'ils ne pourraient rien lui offrir, pas une once de pouvoir pour faciliter sa vie future, pour la préserver et la préparer à la femme qu'elle deviendrait par la suite. Ils ne pouvaient que lui dire rapidement adieu avant que l'oiseau qui planait au-dessus d'eux s'empare délicatement de Lénoria entre ses serres et ne s'élève en arrachant celle-ci à ses parents.

Elle eut beau crier, se contorsionner et faire appel à son aura pour se libérer pour retrouver les bras rassurants de ses parents, rien n'y fit. Elle fut soulevée dans les airs et ne put que regarder, impuissante, les deux petites silhouettes serrées l'une contre l'autre s’éloigner rapidement d’elle. L’instant suivant, le rapace portant le nom de circaète prit de la vitesse et vola au-dessus de la forêt baignée par la pâle clarté des deux lunes. Son père guidait l'animal afin de l'éloigner au plus vite du danger.

Pendant ce temps, ses parents furent encerclés par les hommes qui les poursuivaient. Ils tentèrent de pénétrer le bouclier que Tovan avait créé afin de protéger sa femme. Le dôme bleuté scintillait à chaque impact d'aura qu'il recevait de leurs ennemis. Il en dénombra au moins une bonne vingtaine. Il résistait autant que possible bien que cela réclama toute son énergie. Il pouvait sentir la chaleur des mains de sa femme sur son visage, mais celle-ci avait malheureusement utilisé toute sa puissance pour lancer le sort qui avait mis en sommeil l'aura de leur enfant. Grâce à ce geste, leurs ennemis ne pourraient jamais la retrouver. Tovan devait se concentrer à la fois sur le bouclier, mais aussi sur le rapace. Il emmenait leur fille loin d'eux, en direction de la frontière, afin de la mettre à l'abri. Il lui fallait plus de temps, mais ses forces diminuaient rapidement, car la vie le désertait alors que le sang s'écoulait par la plaie béante dans son dos.

— Zina, murmura-t-il.

Son épouse comprit par ce simple appel le désarroi de l'homme qu'elle aimait. Elle sut qu’ils devaient choisir entre se protéger de leurs assaillants pour survivre ou sauver leur enfant en lançant toute la puissance qui lui restait pour pouvoir lui faire traverser la frontière saine et sauve.

— Sauve-la ! s’écria-t-elle.

Il relâcha alors le contrôle du bouclier et transféra toute son aura vers le circaète, difficilement atteignable étant donné la grande distance qui les séparait à présent. Il permit à celui-ci et à sa précieuse charge de traverser la frontière magique qui séparait les royaumes en y créant une brèche, ce qui réclama l’usage de toute sa puissance. Cet acte permit à leurs ennemis de percer le bouclier qui les protégeait jusqu'alors. Zina se baissa vers Tovan et l'embrassa tendrement. Elle ne pouvait accepter le fait qu'il venait de rendre son dernier soupir, sacrifiant sa vie pour le bien de celle de leur enfant. Son beau Tovan, son visage aux traits nobles qu'elle caresse tendrement du bout des doigts. C'est la dernière image qu'elle emporte dans la mort avant que le couple ne soit atteint par les attaques d'aura foudroyante.

De l'autre côté de la frontière, l'oiseau, libéré du contrôle mental, lâcha l'enfant. Celle-ci tomba en criant, mais sa chute fut amortie par les hauts épis d’un immense champ de maïs qui s'élevaient à plus de cinq mètres de haut. En percutant le sol, Lénoria perdit connaissance et fut engloutie au cœur de cette plantation par les hautes tiges.

 

 

***

 

Le lendemain matin, le cultivateur qui s’occupait de cette parcelle de terre vint, comme tant d’autres jours, admirer son splendide champ de maïs et vérifier en même temps la bonne maturité des grains. L’homme ressentit que quelque chose n'allait pas. Il scruta les hautes tiges et décida de s’enfoncer dans la haute végétation. Il se déplaça lentement en s’ouvrant aux bruits de la terre et trouva finalement le corps d'une jeune enfant qui reposait au milieu d’épis brisés. Il s'agenouilla les difficultés dû à son âge et la prit avec précaution. Puis, il la ramena dans sa chaumière afin lui apporter assistance.

En accueillant son époux qui pénétrait dans la petite maison, la femme fut plus que surprise de le voir apparaître avec cette frêle silhouette entre les bras. Elle s'activa rapidement afin de fournir les soins nécessaires à cette pauvre enfant. Elle se rendit compte qu’elle avait une jambe cassée et de multiples écorchures et bleus sur tout le corps bien qu'ils n'en sachent la cause. Le couple était âgé et avait déjà élevé deux enfants qui étaient partis loin d'eux vivre leur vie. À l'écart du monde, ils prirent soin de Lénoria durant sa convalescence et elle se remit rapidement de ses blessures. Ils tentèrent bien par la suite de retrouver les parents de l'enfant dont ils ne purent obtenir le moindre renseignement de la petite. Durant plusieurs semaines, cette dernière refusa de dire quoi que ce soit. Le couple, Ifan et Mina, décidèrent de la garder auprès d'eux afin de la protéger, percevant que la petite n'était pas comme les autres ; mais également pour apprécier une nouvelle fois d'avoir un enfant à chérir dans leur existence.

Deux années passèrent, sans que toutefois Lénoria ne retrouvât sa joie d'antan. Elle ne s'exprima que peu également, conséquence du choc émotionnel causée par la séparation brutale d'avec ses parents qu'elle considéra alors comme un abandon. Néanmoins, à force d'amour et d'attention de la part du couple, la petite fille finit par s'ouvrir à eux. Elle ne leur fournit pas pour autant la moindre explication quant à sa venue, ni de ce que fut son existence avant sa découverte dans le champ, cette nuit-là.

Avec le temps, les souvenirs s'estompèrent, les noms et les visages furent oubliés ne laissant qu'une vague empreinte dans sa mémoire. Elle devint l'enfant de ce couple, elle devint Abalyne.

  • Facebook Basic Black
  • Google+ Basic Black
  • Twitter Basic Black

© 2023 by Annie Lowe. Proudly created with Wix.com