Imaginez-vous en loup-garou, non un de ces gars capables de se déchirer la peau et puis hop, un corps animal tout frais en dessous avec tout l'attirail, griffes, crocs et l'envie de tuer dans les veines. Non. Mais plutôt: être capable par un don héréditaire de quitter son corps pour intégrer celui d'un loup, lors d'un voyage astral, les soirs de pleine Lune. C'est ce que va vivre, Elynn Harper, 17 ans, habitante d'une petite ville des Rocheuses Canadiennes, qui devra apprendre à gérer sa nouvelle condition d'autant plus qu'à chaque voyage, elle reçoit l'imprégnation de son animal. Autrement dit, une part sauvage se développe en elle, contrebalançant avec son humanité, ce qui lui apporte au passage de toutes nouvelles capacités physiques plutôt déstabilisantes. Fort heureusement, elle pourra compter sur de nouveaux amis, des garçons possédant comme elle cette capacité extraordinaire et qui font partie de sa meute. Le problème est que ce groupe est mené par un homme ténébreux, l'Alpha, à l'ego surdimensionné et arrogant qu'Elynn devra affronter, d'autant plus qu'il ne la laisse pas indifférente enfin sa partie sauvage.

 

ENFANTS DE LA LUNE 1 : SUNSET

 

Elynn est de retour et a débuté sa vie d’étudiante à l'université. Tout a changé pour elle. Fini la vie auprès de sa famille, à suivre les autres. Elle a choisi de prendre son existence en main. Dirigeante de son propre clan, elle doit faire face aux responsabilités que qui lui incombent. Tout s'accélère alors qu'une nouvelle femme possédant le même don que son groupe, celui de s'approprier le corps d'un loup les soirs de pleine lune, fait son apparition. Et ce ne sera pas le seul problème auquel la jeune femme sera confrontée ! En effet, il est de plus en plus difficile pour Elynn d'étouffer sa part en elle qui ne demande qu'à être sauvage, dominatrice et qui ne souhaite qu'une chose : se rapprocher de Dasan, l'Alpha mâle qui vit sur le même campus. Or, tout sera remis en question alors qu'elle devra faire face à un événement imprévu, pouvant conduire la jeune femme à sa mort… Ce tome est bien plus intense que le premier tant par l'action, mais surtout par les émotions ressenties par Elynn et ses compères qui devront s'unir à nouveau pour faire face à la plus grande menace jamais rencontrée par la meute.

 

ENFANTS DE LA LUNE 2 : SUNRISE

CHAPITRE OFFERT

 

 

1 – Du rêve à la réalité

 

Je m’éveillai soudainement, le corps en nage et l’esprit en déroute. La fraîcheur de la nuit me glaça ; je m’étais découverte dans mon sommeil. Le souffle court, j’allumai la lampe posée sur la table de chevet et basculai mes jambes au bord du lit. Une fois redressée, je me dirigeai vers la salle de bain, dont la porte était entrebâillée. Inutile d’allumer le plafonnier, autant rester dans la pénombre. Je tournai le robinet, puis m’aspergeai le visage d’une eau froide plus que bienvenue, me saisis d’une serviette et m’épongeai le visage. Le miroir au-dessus du lavabo me renvoyait la silhouette fine d’une jeune femme à la chevelure longue et sombre. Impossible de discerner les traits de mon visage, ni même mes yeux gris. Après un soupir, je retournai dans ma chambre.

« Bon Dieu ! C’était quoi ce rêve de fou ? »

En tout cas, Il avait été le plus réaliste et le plus détaillé de tous ceux que j’avais pu faire jusqu’à présent. Depuis quelques mois déjà, je faisais des songes étranges. Ils se produisaient à intervalles réguliers, une fois par mois. Au début, ce n’était que des bribes, des sensations qui restaient imprégnées dans ma mémoire à mon réveil le matin. Par la suite, non seulement ils persistèrent, mais ils s’intensifièrent avec le temps. Je lissai la couverture sur les draps humides de sueur ; je les changerais au petit matin. Mes pas me portèrent ensuite vers le placard pour changer de pyjama. Enfin, ce qui me servait de pyjamas se résumait à de vieilles tenues de sport. Puis, tel un papillon de nuit, je fus attirée par la luminosité provenant de l’extérieur. Je fis quelques pas vers la fenêtre. Le seul paysage à ma disposition, c’était les habitations d’en face du quartier résidentiel dans lequel je vivais et les arbres bordant la route devant ma maison. Je levai la tête et contemplai l’astre lunaire. La clarté de la pleine lune apportait une douce lumière dans le ciel étoilé.

Soupir... Je récupérai le plaid posé sur la banquette bordant la fenêtre afin de m’étendre à nouveau sur mon lit. Je tentai de me rendormir, mais décidément le sommeil me fuyait. Comment aurais-je pu m’assoupir alors que je sentais encore l’air de la nuit caresser mon visage, grisée que j’avais été par la vitesse de ma course et par cette sensation de liberté ? Et mes pattes s’enfonçant dans la terre fraîche, mon corps se mouvant si différemment, toutes ces senteurs, ces impressions qui emplissaient encore mes sens, saturant ma conscience... Je savais que cela ne pouvait pas être réel. Comment expliquer alors toutes ces sensations ? Et ces perceptions nouvelles, comme le fait de reconnaître par l’odeur d’un individu ce qu’il ressentait : la peur, la soumission, le plaisir...

Une sensation plus intense que les autres – douceur et chaleur à la fois – s’imposa : celle d’un autre corps qui m’enveloppait, me protégeait. Certes, mes parents m’avaient toujours aimée et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour me permettre d’avoir une belle existence. Mais je n’avais jamais eu un tel sentiment de protection. J’avais dix-sept ans et on pouvait dire que j’étais du style « bien dans ses baskets » même si, parfois, je me sentais un peu seule. Mes parents avaient une telle complicité, que bien souvent le monde semblait ne plus exister pour eux. Et moi, eh bien, je faisais partie de ce monde. Dans ces moments-là, j’attendais que ça passe, qu’ils remarquent à nouveau ma présence. C’était beau, cet amour qu’ils partageaient, beau mais également inquiétant tant ils semblaient ne pas pouvoir vivre l’un sans l’autre. Je commençais à m’interroger sur mon futur, si je voulais moi aussi trouver un tel compagnon. En parlant de futur, j’avais du mal à me projeter dans l’avenir. Que ce soit avec mes proches ou à l’école, on essayait de savoir ce que je voulais faire dans la vie. Comment je pouvais choisir un métier quand j’étais bien incapable de décider de ce que j’allais faire la semaine suivante ?

Heureusement pour me distraire, je pouvais compter sur mes amies pour faire quelques sorties ciné ou autre. Nous avions toutes dix-sept ans et brunes Au-delà de ça, Beverly, Abigail, Emily et moi avions un physique et un caractère différent, mais le fait d’avoir suivi une bonne partie de notre scolarité ensemble avait consolidé nos liens d’amitié. Au lycée, je passais mon temps avec elles. Mon quotidien était fait de rires, d’apprentissages et d’amusements. Comme tout le monde, j’aspirais à grandir plus vite, et paradoxalement je profitais autant que possible de mon adolescence, loin des soucis d’une vie d’adulte. Je voyais suffisamment mes parents se prendre la tête pour des problèmes du quotidien, alors autant les retarder tant que c’était possible. Mais ces derniers temps, quelque chose me dérangeait. J’avais de plus en plus l’impression d’être différente, surtout depuis que ces songes avaient commencé. Il m’arrivait même de penser que je n’étais pas à ma place parmi ces gens que j’avais toujours connus, comme si j’étais en décalage par rapport à eux. Quand cela arrivait, j’étais sujette à un tourbillon incessant de sentiments : l’incompréhension, l’incertitude et même la peur.

Pourquoi le songe que je venais de revivre se révélait-il en totale contradiction avec ces moments-là ? Comme si j’avais perçu instinctivement la place que je devais occuper, ce qu’on attendait de moi. C’était des choses si simples, si pures, loin de toutes ces interrogations et ces doutes qui égrainaient comme les autres mon existence. C’est en me replongeant dans ces sentiments qui avaient été miens pour un bref moment que je réussis finalement à trouver le sommeil.

 

***

 

Quatre mois s’écoulèrent et septembre arriva. J’avais passé mes vacances chez la sœur de ma mère, de l’autre côté du pays, à Montréal. J’adorais ces instants passés auprès de ma cousine Sophie, qui avait mon âge. J'étais fille unique. Faut dire que ma venue au monde ne s’était pas très bien passée. Ma mère avait fait une hémorragie interne qui avait failli lui coûter la vie, et mon père n’avait pas voulu d’un autre enfant afin de ne faire courir aucun risque à la femme qu’il aimait tant. La vie de Sophie était quasi identique à la mienne, si ce n’est qu’elle résidait dans une métropole et moi dans la petite ville de Revelstoke, au cœur des montagnes de la Colombie-Britannique. Devant l’attachement manifeste que nous avions l’une pour l’autre, nos parents faisaient en sorte que nous passions l’été ensemble, et ce, pour la quatrième année consécutive. Cette année, c’est moi qui l’avais rejointe. J’étais rentrée il y avait quelques jours de cela.

Je me trouvais maintenant en voiture, en compagnie de mon père qui me devait me déposer devant mon bahut pour le début des cours. Il se rendrait ensuite derrière l’école, à la scierie pour laquelle il travaillait. Je basculai le pare-soleil et étalai du gloss rose sur mes lèvres en observant mon reflet dans le miroir.

— Ah, les filles ! grommela mon paternel face à ma manie de me pomponner dès que l’occasion se présentait.

— Exact, répliquai-je en souriant, ce qui lui fit lever les yeux au ciel.

Je pris le temps de lisser soigneusement ma chevelure d’un noir de jais que j’avais décidé de laisser libre pour la rentrée. Je fus surexcitée en apercevant mes amies.

— Les voilà ! Tu peux me déposer là, Pa !

Mes trois copines étaient facilement identifiables alors qu'elles agitaient leurs bras en l'air pour attirer mon attention.

« Celles-là, alors ! »

Je n’aimais pas spécialement l’école, mais qui aimait ça ? Je faisais ce qu’il fallait pour avoir la moyenne, ni plus ni moins. En revanche, j’adorais passer mes journées avec mes copines à discuter et à parler de garçons. C’était devenu notre distraction principale ces derniers temps. Le nouveau pick-up deux places de mon père stoppa net. J’ouvris la porte avec l’intention de les retrouver alors qu’elles se dirigeaient vers l’entrée comme tous les autres élèves. Mon père me rappela à l’ordre :

— Elynn, n’oublie pas, je finis tard ce soir. Tu prends le car scolaire pour rentrer.

— Okay, Pa. No soucy. À plus, lançai-je en sortant du véhicule.

J’avais rejoint le groupe avant même que la voiture ne soit partie. Ce fut des embrassades en règle ! Je n’avais pas revu Emily, Abigail et Beverly depuis deux longs mois.

— Elynn ! Tu ne m’avais pas dit que tu avais acheté des fringues, là-bas, me gronda gentiment Emily.

Je portais mon nouveau jean slim à la coupe parfaite avec un t-shirt fluide couleur chocolat et ma nouvelle veste en cuir de la même couleur. J’adorais celle-ci ayant appartenu à mon grand-père paternel bien que me copines la trouvaient vieillottes. Il faut dire qu’elles suivaient la mode, habillé d’un jean, veste trois-quarts et bottines aux pieds. Aux miens, rien de neuf, mes converses favorites comme à chacune de mes entrées.

« Hum... elles commencent sérieusement à partir en lambeaux. »

Et pourtant je persistais à les mettre à chaque moment important de ma vie, comme la première fois où j’étais vraiment sortie avec un garçon, deux ans plus tôt.

— T’as vu ! Alors, racontez-moi ! Que s’est-il passé durant mon absence ? questionnai-je en détournant son attention sur un sujet un peu plus intéressant.

Mes amies me révélèrent les derniers potins estivaux au fil de la matinée, profitant de la moindre pause et du déjeuner. Je les retrouvai sur les coups de quinze heures devant mon casier dans le couloir du premier étage. Alors que je rangeais mes livres dans le casier, Abigail m’interpella :

— Elynn, tu viens avec nous ? Nous allons mater les mecs s’entraîner.

— Où ça ?

— Sur le terrain, nouille ! C’est la sélection pour l’équipe de football cet aprèm, quoi d’autre ? lâcha Emily en secouant la tête, dépitée par ma lenteur d’esprit.

Tout en refermant le casier, je lui répondis :

— J’ai mis mon nouveau jean. Je ne voudrais pas le salir comme la dernière fois.

— Oh arrête de faire ta chochotte ! réagit Abigail en glissant un bras sous le mien pour m’entraîner d’autorité avec elle.

Contrainte de suivre mes trois amies, je bredouillai :

— Okay ! Mais pas longtemps. Je ne dois pas rater le bus, hein !

— Plus un problème ! Je possède ma voiture, maintenant, déclara Beverly, la seule à avoir des yeux clairs comme moi – les siens d’un joli vert, et les miens gris.

Elle souleva négligemment les épaules. Imaginer mon amie, la maladresse incarnée, au volant d’un véhicule me fit frissonner d'horreur.

 

***

 

Moins de dix minutes plus tard, nous étions toutes assises sur les gradins à comparer et évaluer les garçons qui défilaient en contrebas pour participer à la sélection de l’équipe de football. Cependant, pour toutes les filles venues les observer ce jour-là, cela s’apparentait davantage à un concours de mâles sexy pour une pub qu’à une sélection sportive.

— Il ne nous manque plus que du pop-corn, nota Abigail, bavant presque devant le spectacle qui s’offrait à nous.

— Vous ne trouvez pas que Lansa a pris des muscles durant l’été ?

Je jetai un regard sur Emily qui venait de parler. Très concentrée, elle tapotait un doigt ses lèvres tandis qu’elle contemplait intensément le jeune postulant. Je reportai mon attention sur Lansa Sanderson, que nous connaissions toutes de vue depuis plusieurs années. Effectivement, le jeune homme fluet qu’il avait été n’existait plus. C’était aujourd’hui un « Jacob sauce Twilight ».

— Il n’est pas le seul. Regardez ses cousins, ajouta Abigail, désignant d’un signe du menton les deux garçons non loin de Lansa.

Lansa, Matthew et Ethan, le plus jeune, faisaient tous les trois partie d’une famille amérindienne, comme l’indiquait leur peau cuivrée et leur magnifique chevelure noire. Je ne les côtoyais que depuis qu’ils avaient intégré le lycée. Je ne savais même pas qu’ils avaient postulé pour faire partie de notre toute nouvelle équipe de football américain. Comme les autres, ils portaient chacun un plastron avec épaulières d’un bleu foncé pour protéger le haut de leur corps, rendant leurs carrures d’autant plus impressionnantes. Comme il faisait chaud, ils avaient remonté le bas de leur pantalon en lycra doré et portaient un t-shirt manches courtes. Certains des joueurs ne portaient pas leur casque alors qu’ils n’en étaient qu’à s’échauffer en faisant des étirements. J’observai le trio un moment avant de répliquer sur le ton de l’évidence :

— Ouais, ils ont dû s’inscrire à une salle de sport. Rien de très surprenant à ça.

— Ils sont devenus canon, en tout cas, soupira rêveusement Beverly, assise à mon côté.

Un regard et je la vis entourant son chewing-gum autour de son index.

« Beurk ! »

— Trop dégueu ! Tu vas attraper une maladie à faire ça. Je pensais que tu avais arrêté.

Elle se tourna vers moi, me fixant sans comprendre, avant de réaliser ce que je venais de lui dire.

— Ah ça ! Ouais, je sais, grommela-t-elle.

Puis, elle jeta son chewing-gum dans le vide sous notre banc et d’essuyer les doigts sur son jean. En croisant ses jambes dénudées par sa mini-jupe, Emily avança :

— Bon alors... Que fait-on pour samedi ? Il faut qu’on marque le coup ! C’est la rentrée, après tout.

Nous formions un sacré quatuor. Emily était l’entreprenante, celle qui proposait constamment des plans, des sorties. Abigail était l’intello de service. Elle était suffisamment sympa pour nous aider dans nos devoirs, ce qui n’était pas une mince affaire. Quant à Beverly, elle était la douceur incarnée, toujours distraite et je n’arrivais pas à croire qu’elle avait obtenu son permis la première, devenant ainsi un vrai danger public pour le reste de la société. Quant à moi, je suivais les autres. Oui, on peut dire que c’est ce qui me définissait dans notre bande. Alors cela ne m’empêchait pas d’avoir du caractère, mais je n’étais pas du genre meneuse, de celles qui ont des idées à proposer ; je préférais laisser ça à d’autres. Non. En refaisant les lacets de ma Converse droite, je demandai distraitement à notre cheftaine :

— Qu’as-tu en tête ?

— Voyons voir... Pourquoi pas une séance de ciné chez Roxy’s ?

— Super. Il y a un film avec Léonardo Di…

Je n’écoutais plus Beverly. Ayant perçu un danger, j’avais bondi sur mes pieds, le bras vivement tendu sur ma droite. Vint une brûlure intense, le frottement d’un objet dans lapaume de ma main. Tout cela n’avait duré qu’une fraction de seconde, mais c’était comme si j’avais vu la scène se dérouler au ralenti. J’avais su qu’un ballon se dirigeait vers nous, ou plus exactement sur le visage de ma camarade. Je n’avais pas réfléchi. J’avais agi d’instinct, évitant sans doute à mon amie d’être la plus jeune fille de la région à faire de la chirurgie esthétique, histoire de rattraper les dégâts sur son visage si le ballon l’avait percutée. De mes yeux écarquillés, je fixai mon bras, essayant de comprendre ce qui venait de se passer.

C’est au moment où j’emplis à nouveau mes poumons d’air que je pris conscience que j’avais bloqué ma respiration. Et c’est alors que l’incroyable se produisit. J’entendis un son qui m’était inconnu. Avec un temps de retard, j’en déterminai la source. De l’air ; celui que je venais d’inspirer. Il glissa entre mes lèvres dans un doux murmure, continua son chemin en moi pour finir dans mes poumons. J’entendis le son que mes bronches produisirent en se gonflant. Je n’aurais jamais pensé que cela puisse faire du bruit. Et pourtant ! Un autre son éclata. Le même son se répéta une seconde fois, puis une troisième avant que je ne réalise que c’était mon propre cœur qui se contractait et se relâchait à une rythme régulier. Ce son-là était bien plus intense que celui que j’avais déjà entendu dans une chanson ou à la télévision lorsqu’une personne passait un examen médical. Il était aussi bien plus complexe qu’un simple battement sourd. Il y avait tant de subtilités dans une seule contraction cardiaque que c’en était déroutant. Mais... quel était donc ce bruit assourdissant ? Je baissai les yeux juste à temps pour voir la semelle de la chaussure de Beverlyfrotter l’arête du banc sur lequel elle avait mis les pieds devant elle. Je n’arrivais pas à croire que ce simple geste soit la cause du vacarme qui venait d’éclater dans ma tête.

Soudain, le silence, écrasant de vide, s’imposa. Déstabilisant. Abyssal. Et avant même que je puisse y réagir, je fus emportée par un nouveau ballet de bruits divers. Une autre inspiration, et la résonance de l’air éclata, se mélangeant à la multitude de sonorités dont je fus rapidement incapable de distinguer la provenance tant ils étaient nombreux. C’est comme si j’entendais tout. J’aurais bien tenté de comprendre ce qu’il se passait, mais cette cacophonie était devenue étourdissante, au point de m’empêcher de ne serait-ce que réfléchir.

Une pression sur ma cuisse gauche ; on venait de me toucher. Bruit et sensation de froissement du jean sur ma peau. Et cette onde de chaleur de cette main sur moi, tellement vive qu’elle passait la barrière du tissu. Ce toucher semblait avoir fait s’étirer, s’éloigner les sons vers le néant, me laissant figée et choquée. Encore debout, je fixais sans les voir les lèvres de Beverly, qui s’animèrent à nouveau.

— Tu vas bien ?

Je réalisai avec un temps de retard que cette voix, qui ondulait jusqu’à mes oreilles, était la sienne. Comme si mon cerveau était engourdi, il me fallut un moment avant de réussir à comprendre qu’elle venait de s’adresser à moi. Un autre moment pour comprendre ce qu’elle me demandait :

— Je... je...

La surprise et l’incompréhension, que je lus dans son regard, me firent taire. Puis je vis les autres. Et tous ces gens autour qui me fixaient.

 « Qu’est-ce qui se passe ? »

Sans doute se posaient-ils la même question. Je fermai les yeux pour me recentrer, reprendre mes esprits. Sans vraiment m’en rendre compte, je ramenai la balle ovale contre ma poitrine en la pressant avec force ; j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose de tangible, de réel. De mes doigts, j’en sentais la moindre aspérité : la situation n’était donc pas revenue à la normale comme je l’avais cru ou espéré. Et puis cette odeur...

« Non. Plusieurs odeurs. »

C’était un véritable bouquet de senteurs. Visiblement, il n’y avait pas que mon ouïe qui s’était déglinguée. Contrairement à tous ces sons que j’avais entendus, j’arrivais à déterminer la moindre odeur que dégageait le ballon sur lequel je m’étais concentrée : cuir, tissu, herbe et tellement d’autres fragrances. C’était à se demander comment un simple objet comme celui que je tenais entre mes mains pouvait contenir autant de molécules parfumées. Tout ce flot de sensations me laissa... effarée. Fixant toujours le ballon, j’entendis mes amies qui se remirent à parler, principalement de ce qui venait de se passer, comme quoi il pouvait être dangereux d’être dans les gradins, finalement. J’arrivais à les écouter bien que incapable de détourner mon attention de la balle que je faisais rouler entre mes mains.

— Elynn ? Tu rêves ou quoi ?

Je tentai de m’arracher à la sensation étrange de ce toucher hypersensible qui m’était resté alors que mon ouïe et odorat étaient revenu à la normale pour orienter mon attention sur les filles assises à ma gauche.

— Ils attendent que tu leur apportes le ballon, ajouta Emily, car je n’avais visiblement pas percuté.

Maintenant que j’y prêtais attention, je pouvais entendre les garçons m’interpeller ; je n’aurais pu les ignorer. Tous agissaient comme s’ils étaient inconscients de ce qui m’était arrivé. Je venais d’être plongée dans une situation totalement déroutante, étrange qui n’avait visiblement duré que quelques secondes.

« Ils n’ont rien remarqué. »

Ce constat rassurant me permit de me reprendre. Et heureusement ! Parce que mes amies commençaient à me regarder avec suspicion. Histoire de donner le change, je répondis :

— Pas de problème.

Ma réponse n’avait été qu’un murmure, j’en vains à me demander si elles m’avaient entendue. À demi rassurée, je jetai un regard circulaire avant de me concentrer sur les joueurs en contrebas. Je constatai que les gens me regardaient, certes, mais pas avec autant d’insistance que je l’aurais cru. Petit soulagement.

« Je vais bien. C’est rien. Il ne s’est rien passé. »

— La balle ! répétèrent certains, visiblement impatients.

Je ne sais combien de fois je m’étais entraînée au football américain dans le jardin avec mon père. Fille unique, j’avais l’habitude, depuis toute petite, de jouer avec lui à des jeux de garçons. Tout cela remontait à plusieurs années, et pourtant je retrouvai les gestes enseignés par mon entraîneur officiel. Reculer une jambe en arrière pour prendre appui et détendre mon bras dans la bonne position pour renvoyer le ballon aussi loin que possible. Je pensais qu’il me serait difficile d’atteindre le joueur qui s’était rapproché des gradins parce que je n’avais jamais excellé, au grand dam de mon père, dans ce sport. Je fus donc aussi surprise que les autres de voir la balle s’envoler dans les airs pour atterrir au beau milieu du terrain ! Un lancer beaucoup trop fort pour un petit gabarit comme le mien. J’observai, médusée, le ballon ovale rebondir sur le gazon avant de me rendre compte que les regards étaient rivés sur moi.

C’est alors que je croisai un en particulier, celui du joueur qui venait de gravir les marches sur ma droite. Je ne l’avais pourtant pas vu monter avant. Il était là, à trois ou quatre mètres de moi, figé. Lansa Sanderson. Enfin... l’image que j’en avais n’était pas celle que mes yeux voyaient. Ce n’était pas un être humain. C’était un loup. Je le reconnaissais, et son regard étonné n’émettait aucun doute sur ce qu’il voyait en moi. Comme brusquement vidée de mes forces, je me laissai lourdement tomber sur le banc, sans pour autant pouvoir détacher mes yeux de lui. Je sursautai. Une main venait de s’abattre sur mon épaule. Le contact visuel entre Lansa et moi fut brisé net, ainsi que le phénomène étrange qui en découlait.

— Waouh ! Tu as pris des testostérones au petit-déj ou quoi ? cria presque à mon oreille Beverly.

Je la regardai sans comprendre. Abigail intervint à son tour :

— Incroyable ! Tu m’épates, Elynn !

Tel un ressort, je bondis sur mes pieds. Sans vraiment savoir ce que je faisais, je me retournai et me saisis de mes affaires posées sur le banc derrière.

— Tu fais quoi, là ?

Devant les regards étonnés de mes copines, je lançai une excuse en bredouillant :

— Heu... Je dois partir ou… ou je vais rater le car.

« Oui, il faut que je parte. Et vite. »

J’allais filer par la droite, quand j'aperçus Lansa Sanderson planté encore là. Cette fois-ci, ce n’était pas une vision, mais ce qu’il était en réalité : un garçon tout ce qu’il y avait de plus normal. Je passai devant les filles pour ne pas avoir à le croiser. Il devait me prendre pour une cinglée ; il suffisait de voir la façon dont il me regardait. Car il ne faisait aucun doute que tout « ça » – lui en loup et le reste – ne s’était jamais vraiment passé. Je les laissai, lui et les filles, en marmonnant quelques mots incompréhensibles. Il me fallait être seule, si je voulais trouver une explication logique à ce que je venais de vivre.

« C’est ça ! Une explication logique. »

— Eh ! Mais attends ! Tu as oublié, c’est moi qui te raccompagne, tenta de m’arrêter Beverly.

Je ne l’écoutais plus. M’isoler au plus vite, si possible dans ma chambre. Il n’y avait que cela qui comptait. Un sentiment de peur primitif occultait tout le reste.

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