THE GAME 1 : La sélection

Dans un futur sombre, un jeu télévisé a été créé par les vampires pour contrôler ce qu’il reste de l’humanité. Chaque année, vingt-cinq filles et vingt-cinq garçons, tous âgés de dix-huit ans, sont sélectionnés pour participer au jeu.
Pour cette nouvelle édition, Rick, une jeune femme vive et joviale, est sélectionnée. Le choix lui est donné : refuser sa participation et condamner ainsi sa famille ou accepter d’entrer dans le jeu en sachant qu’elle aura très peu de chances d’y survivre. Pour sauver son père, elle accepte. L’attendent alors huit épreuves et autant de semaines à vivre parmi des jeunes qui, comme elle, n'aspirent qu'à s'en sortir vivants.

Le vainqueur de The Game deviendra un vampire,

les autres mourront…

 

THE GAME 2 : Les épreuves

The Game continue.
Seulement deux épreuves sur les huit qui composent ce jeu télévisé sont passées. Les 34 candidats restants doivent continuer à se battre, à se surpasser. En vérité, rien n’est simple dans The Game. Le danger peut frapper à tout moment. Rick en a bien conscience, elle qui vient d’échapper à une tentative d’assassinat. Fort heureusement, elle peut compter sur l’un des vampires qui régissent le monde, un allié qui a établi un lien télépathique avec elle. Mais cela sera-t-il suffisant pour permettre à Rick d’obtenir le soutien des téléspectateurs, dont l’avis est si décisif ? Pourraient-ils l’aider à survivre jusqu’à la finale ? Le voudraient-ils ? Et vous ? 
Que feriez-vous à leur place ?

Le vainqueur de The Game deviendra un vampire,

les autres mourront…

 

THE GAME 3 : La finale
 prochainement sur Amazon

CHAPITRE OFFERT

 

 

Le 29 août 2018 a eu lieu la Purge :

le jour où les hommes ont perdu leur suprématie sur le monde au profit des vampires.

 

 

183 ans plus tard…

 

 

CHAPITRE 1

      

 

 

« The Game »

Je me réveille en sursaut.

« Vous rêvez de devenir un vampire ? »

Avec un soupir, je grogne, je me tourne dans mon lit. Il est étroit, dur avec une fine couverture et un oreiller presque inexistant. La voix de la femme se voulant charmante reprend :

« Vous n’aspirez à rien d’autre qu’à profiter enfin d’une vie de luxe et de plaisirs ? » 

Lorsque j’étais petite, j’aimais regarder toutes les couleurs vives qui s’affichaient sur le poste de télévision accroché au mur au milieu de l’étroite pièce. Très jeune, j’ai compris ce qu’était vraiment The Game et ce que ces publicités annonçant le prochain jeu signifiaient pour les participants, pour tous en fait. Durant deux mois, nous observons cinquante garçons et filles de dix-huit ans s’opposer, s’entretuer pour qu’un seul d’entre eux puisse devenir un vampire. Face à la musique et aux voix qui emplissent notre maison, je ne suis pas la seule à râler. Sur sa couche, de l’autre côté de la pièce, mon père apparaît de derrière son rideau. Je ne ferme jamais le mien, sauf lorsqu’il fait trop froid et que j’ai besoin de conserver toute la chaleur possible. La télévision continue de déverser son flot d’images colorées sur une musique entraînante en listant tout ce auquel aura droit le vainqueur du jeu. Nous avons même une brève interview du garçon qui a gagné l’année précédente. Il est beau. Il est heureux. Mais surtout, il n’est plus le même. Comme tous les autres, j’ai vu qui il était avant, pendant et après sa transformation. À jamais, il restera jeune et en bonne santé, mais définitivement changé.

« The Game : ce jeu est fait pour vous ! »

— Pour vous ! La bonne blague, déclare mon père sur un ton caustique.

Je n’aime pas lorsqu’il dit ouvertement ce qu’il pense. Depuis que la télévision s’est mise en marche, il y a neuf jours, les vampires peuvent nous voir et nous entendre par l’entremise de la caméra fixée sur l’écran dans sa boîte grillagée. Je lui fais les gros yeux, mais il ne me regarde pas. Il s’est déjà redressé et pose les pieds sur le sol métallique. Nous vivons dans le conteneur 7 de la tour 38 de la colonie 43. La colonie 43, sans doute la première chose que l’on m’a enseignée, même si de savoir cela ne m’est absolument d’aucune utilité. Dix-huit années plus tôt, j’ai vu le jour dans cette colonie et je n’y suis jamais sortie, comme mes parents et leurs parents avant eux. Les trente tours qui la composent résument mon monde. Je ne sais même pas à quoi peuvent bien ressembler les autres colonies qui entourent la nôtre de l’autre côté des grands murs qui nous encadrent. Je n’ai pas passé une seule nuit hors de ce conteneur de douze mètres de longueur sur deux de largeur que j’appelle ma maison.

Mon père se lève, longe sa couche, puis entre dans la salle d’eau délimitée par un vieux rideau en plastique sur toute la largeur de la pièce. Je tends l’oreille. Il s’habille. Je n’ai que quelques secondes. Je bondis hors de mon lit, déjà tout habillée. Hormis la ceinture à ma taille et les baskets noirs dans lesquels je glisse mes pieds vite fait, tout le reste de ma tenue est rouge carmin. Je file vers la porte, mais pas suffisamment vite : mon père apparaît et lance un seul mot qui m’arrête :

— Non.

— Mais papa…

— Hors de question, Rick.

Il a tranché, et je sais que je ne lui ferai pas changer d’avis. Je soupire, vaincue. Il s’avance pour prendre délicatement ma tête entre ses mains calleuses avant de me demander, ses yeux dans les miens :

— Promets-moi que tu n’iras pas à la banque aujourd’hui.

Je ne lui réponds pas. Chez nous, une promesse est une promesse que nous ne pouvons pas briser.

— Rick ?

— Je te le promets.

J’ai grommelé ces mots du bout des lèvres.

— Bien, tranche-t-il en se détachant de moi.

Il me fixe encore de ses yeux bleus. J’aurais aimé avoir la couleur de ses yeux, les miens sont d’un marron commun. Ses cheveux sont presque noirs alors que les miens sont châtain clair. Et à la différence des miennes, ses joues sont chacune marquées par une balafre verticale qui lui donne d’autant plus l’air sérieux.

— Tu sais que tu dois garder tes forces dans le cas où…

Il ne finit pas sa phrase ; il n’en a pas besoin. J’ai déjà frissonné à l’expectative d’être choisie pour participer au jeu qui débute demain soir. Je sais qu’il a raison, qu’il me faut conserver toutes mes forces. Pendant qu’il glisse le bas de sa tunique rouge dans son pantalon de la même couleur, je m’assois sur mon lit en observant notre maison. Cinq pas me séparent du lit de mon père, trois de l’unique porte sur la droite. Face à celle-ci, la télévision, élément imposant dans une si petite pièce, d’autant plus qu’elle est protégée par une cage grillagée. Lorsque je passe un peu trop près, j’ai pour réflexe de me pencher sur le côté pour ne pas me la prendre en pleine tête. Pour éviter que ça arrive, mon père a installé de longues étagères en métal – ici, tout est en métal. Sur la plus basse, à l’entendre, je venais m’y accrocher lorsque j’étais à l’âge de faire mes premiers pas. Par la suite, je me souviens que j’y faisais mes devoirs, assise sur un tabouret glissé en dessous. Tant de souvenirs dans un si petit espace. Lorsque je regarde le lit de mon père, légèrement plus large que le mien, je peux presque y voir ma maman. J’ai des difficultés à me souvenir de son visage, mais je peux encore voir sa main qui se tend vers moi. Une main que j’avais refusé de prendre, car je savais que ce serait la dernière fois. C’est mon père qui m’avait poussée, qui avait placé de force ma petite main dans celle de ma maman juste avant qu’elle ne s’endorme pour toujours. Je viens enserrer l’anneau de métal suspendu à une chaîne autour de mon cou. Il l’a fabriqué pour ma mère afin de représenter leur amour comme nos ancêtres le faisaient. Eux le portaient à un doigt, m’a-t-on dit.

Je secoue la tête pour chasser toute pensée, puis m’active en me tournant et en faisant mon lit. Mon père a déjà fait le sien et se trouve dans notre atelier tout au fond après la salle d’eau. Normalement, nous devrions vivre avec deux autres personnes. Car c’est la règle : dans chaque maison doivent vivre quatre personnes. Mais avec notre travail et le matériel dont nous avons besoin, nous avons un conteneur pour nous tout seuls afin de pouvoir tout stocker chez nous. Je me décale pour laisser passer mon père, puis entre à mon tour dans le débarras. Je cale les gants dans ma ceinture, prends le temps de bien placer mon bandana autour de ma tête, puis j’attrape mon sac lourd et volumineux. Il me faut bien le caler sur mon dos pour pouvoir prendre d’une main mon casque de soudure. Dès les premiers pas que je fais, mon matériel dans le sac fait ce cliquetis qui accompagne mes journées. Je traverse la pièce à vivre ; elle se résume à nos deux lits qui nous servent aussi de banquettes. Comme toujours, mon père m’attend à l’extérieur. Je le rejoins sur la passerelle qui longe notre conteneur sur sa longueur, puis celui de nos voisins accolés au nôtre sur ce niveau. Une fois la porte fermée, je le suis. Un bruit métallique se répercute à chacun de nos pas. Le sol grillagé me permet de voir que nous ne sommes pas les seuls à quitter notre logement. Tous les habitants de notre tour, qui comprend huit conteneurs sur quatre niveaux, partent eux aussi au travail.

Si le bâtiment d’en face se trouve à un jet de pierre du nôtre, il ne nous bouche pas la vue pour autant. Du quatrième et dernier étage de notre tour où je me tiens, je peux presque voir la colonie dans son ensemble à part les bâtiments derrière le nôtre. Au fur et à mesure que l’on se rapproche du centre, il y a de moins en moins d’étages, ça va de six conteneurs superposés à deux en bordure du parc central. Sur les quatre côtés, tous les balcons font face au centre. En ligne discontinue, les tours forment des carrés imbriqués les uns dans les autres. J’aime cette asymétrie. Tout est à sa place, ordonné.

Je descends d’un niveau et aperçois par la fenêtre de l’un des deux conteneurs d’en face une famille en train de se préparer. Ils ont été réveillés dix minutes après nous par la diffusion du spot publicitaire de The Game à la télévision. Ce décalage est censé éviter que trop monde ne circule dans les rues étroites de notre colonie. Mais un coup d’œil en bas m’indique que l’allée est déjà bondée. J’accélère l’allure pour suivre mon père dans l’escalier en colimaçon. Mes pas sont précis et rapides ; j’ai fait cela des milliers de fois. Lorsque j’arrive enfin en bas, par automatisme, je bondis pour éviter de marcher dans le trou toujours rempli d’eau après la dernière marche.

— Bonjour, madame Wyla !

La dame de quarante ans qui vit à la base de ma tour me rend mon geste de la main.

— Travaille bien, ma petite, et…

— Oui, oui, je sais ! Je ferai attention.

Madame Wyla a eu sa main droite écrasée lors du déplacement d’un conteneur. Fort heureusement, elle a réussi à se reconvertir en intégrant l’équipe qui s’occupe de l’isolement thermique de nos maisons. Dans le cas contraire, sans utilité pour la colonie, elle aurait risqué de passer devant le Conseil, qui l’aurait probablement mise sur la liste, signant ainsi la fin prochaine de son existence. 2 960 exactement, c’est le nombre maximum de gens qui peuvent vivre dans la colonie ; au-delà, nous serions incapables de nourrir tout le monde. La colonie est encadrée par quatre murs d’enceinte s’élevant à vingt-cinq mètres du sol. C’est bien plus haut que nos plus grandes tours, dont la hauteur ne dépasse pas les quinze mètres. Les angles de ces murs sont marqués par ce qu’on appelle les « banques ». Ces bâtiments sont facilement identifiables, ce sont les seuls à être en béton armé et à arborer une couleur rouge vif. Le reste de la cité est d’une tonalité grise, à l’exception de notre parc au centre de la colonie. C’est la direction que je prends avec mon père.

Il a plu une grande partie de la nuit. On peut entendre l’eau ruisseler le long des parois en métal des tours. Ces parois sont régulièrement traitées pour être rendues imperméables afin de limiter la corrosion et de préserver la qualité de l’eau. Ce vernis les rend quelque peu brillantes, et, les jours de grand soleil, les tours scintillent. Une fois à la base de chaque tour, l’eau de pluie glisse dans les rigoles prévues à cet effet et se déverse dans l’abreuvoir. Je note mentalement que ce soir, en rentrant, il me faudra redescendre avec nos deux bidons à remplir pour les jours à venir. Fort heureusement, le climat pluvieux de l’endroit où nous vivons nous permet de ne jamais manquer d’eau, y compris en cette fin de mois d’août.

Il me faut à nouveau accélérer le pas pour me maintenir à la hauteur de mon père. En fait, ce n’est pas lui qui est grand, c’est plutôt moi qui suis petite avec mon 1,57 m. À chaque visite à la banque, l’équipe médicale me répète ma taille, mais également mon poids, mes 49 kilos qui sont constants ces dernières années. Et bien sûr, mon groupe sanguin AB négatif. Là encore, je me démarque avec ce groupe rare. Je vois cela comme une chance : mon sang a plus de valeur et, de ce fait, je reçois deux bons et non un seul à chaque visite. Nous sommes nourris gratuitement par la communauté jusqu’à l’âge de cinq ans. Ensuite, nous n’avons plus le choix : il nous faut donner notre sang pour pouvoir manger.

Me rendre à la banque pour faire ce don de sang, c’était ce que je voulais faire ce matin avant que mon père ne me l’interdise. Depuis que j’ai atteint l’âge fatidique de dix-huit ans, j’ai eu comme un déclic. Je fais des dons deux fois par semaine au lieu d’une. J’économise ainsi un maximum de bons dans l’éventualité où je serais sélectionnée pour participer à The Game. Un bon représente une journée de repos. Jusqu’ici, j’ai réussi à en mettre de côté quatre-vingt-quatre. Mon intention est de les laisser à mon père dans l’éventualité où je viendrais à être choisie demain. J’ai bien conscience que c’est dérisoire, mais c’est tout ce que je peux lui donner. Je dois penser à son avenir. Il ne sera pas toujours en forme, même s’il tient à aider les autres d’une manière ou d’une autre lorsqu’il ne travaille pas.

D’une marche rythmée, nous tournons à droite entre deux tours du carré 3, puis passons entre deux tours du carré 2 et ainsi de suite jusqu’à sortir des méandres des rues pour arriver à mon endroit préféré : le parc. Comme le reste, il a une forme cubique, mais il est immense. Dans notre colonie, nous avons préféré placer toutes nos tours de façon rectiligne et aussi près que possible des murs d’enceinte afin de réserver un maximum de terrain pour nos espaces verts. Dans ce même but, nos ancêtres ont également enterré les conteneurs réservés aux ateliers dans lesquels beaucoup des nôtres travaillent. Sur cette partie souterraine s’épanouissent des parcelles de terre réservées au potager, qui n’en demande qu’une fine couche. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil sur toutes ces touches de couleurs que nous offre la nature. Mais contrairement à moi, mon père ne ralentit pas.

Nous nous engageons dans l’accès le plus proche pour pénétrer dans la partie souterraine de la colonie. À nouveau, mon sac émet des cliquetis à chaque marche que je descends. Ces marches sont bétonnées et larges de deux mètres. De part et d’autre, l’eau s’écoule dans des rigoles. Les gens appartenant à la caste de l’eau se chargent à intervalles réguliers de récupérer les bacs pleins en contrebas. D’une part, pour éviter d’inonder les ateliers, d’autre part pour l’arrosage des potagers et jardins. Au sein de notre colonie, chaque chose, chaque individu a un rôle déterminé.

Nous passons de la lumière à la pénombre lorsque nous nous engageons dans le long couloir souterrain. Il y en a quatre en forme de croix et, à l’extrémité de chacun d’eux, se trouve une entrée permettant aux gens venant des quatre coins de la colonie de rejoindre les ateliers. Ces accès fournissent aussi de la lumière ; les ampoules et les télévisions suspendues au plafond prennent le relais. La partie souterraine est en fait un alignement de conteneurs de part et d’autre des quatre couloirs. Je viens prendre place derrière mon père dans la file d’attente sur la gauche. Les gens venant de l’entrée de l’autre côté s’alignent eux aussi, mais du côté opposé, évitant ainsi la cohue. Nous passons devant l’entrée du premier conteneur. C’est l’atelier des couturières, qui ont le plus besoin de clarté. Une dizaine de femmes sont assises sur des bancs de part et d’autre de la longue table qui s’étire vers le fond du conteneur. J’aime beaucoup papoter avec elles, mais jamais je n’aurais pu rester ainsi des heures durant dans un espace aussi confiné. J’aime pouvoir me déplacer constamment dans la colonie et travailler à l’air libre. Et puis il y a bien trop de bruits provenant des dizaines d’ateliers dédiés à la confection, à la réparation de tout un tas de choses indispensables à notre colonie. Toutes ces odeurs, aussi, qui créent un mélange entêtant, écœurant surtout à cette heure où tout le monde se rend ici pour prendre le premier repas de la journée.

— Tu vas choisir quoi, papa ?

Il ne se retourne pas ; pour toute réponse, il hausse les épaules. Je me mets à tapoter mes lèvres du bout du doigt en examinant le menu du petit-déjeuner. Il défile sur l’un des trois écrans accrochés au plafond formant une première ligne. Je reporte mon attention sur la ligne suivante tandis que j’avance dans la file d’attente. Soudain, je m’exclame :

— Oh super ! On a droit à des macaronis. Miam !

— Je ne connais que toi qui aimes ce truc infect, s’élève une voix derrière moi dans la file.

Immédiatement, je me retourne. C’est Kyllen, qui se trouve derrière trois autres personnes. Il est reconnaissable à sa haute taille. Bien que vêtu de la même manière que nous tous, il arrive à se démarquer, probablement à cause de ses cheveux blonds en bataille, et surtout de sa carrure. À le voir, on croirait qu’il peut se nourrir plus que nous autres. En tout cas, sa bonne vitalité ne vient pas de son sang, car c’est un A+, un sang commun.

— Moi, au moins, j’aime quelque chose.

Ma réplique le fait sourire. Sans pour autant me jeter un regard, il me lance :

— Tu te contentes surtout du minimum, miss Rick.

D’un mouvement de tête discret, il m’indique les écrans. Immédiatement, j’oriente mon attention droit devant moi et vois marqué « riz » en lettres rouges. Cela ne dure que quelques secondes, mais je l’ai vu. Depuis combien de temps ne nous ont-ils pas proposé du riz ? Quatre, cinq mois. Rares sont les gens à lever la tête pour lire le menu. Ils avancent tête baissée, choisissant invariablement le même plat. Je me retiens de sauter de joie. À la place, je me retourne et souris à Kyllen, qui me fait un clin d’œil. C’est alors que mon père m’appelle, me faisant réaliser que j’ai manqué d’avancer. Je me précipite vers lui et lance un « 4 » enthousiaste à la bonne dame se trouvant derrière le comptoir avant que lui-même n’ait pu réciter son invariable « 3 ».

— Rick ! me gronde-t-il.

Mais à voir le sourire que je lui lance, il se renfrogne avant de regarder le plat que lui tend la dame, laquelle au passage n’est pas indifférente à son charme. Il est vrai que mon père est encore bel homme à trente-six ans. Pourtant, c’est à peine s’il voit l’effet qu’il provoque chez la gent féminine. Il est toujours amoureux de ma maman disparue il y a presque douze ans. Je réussis malgré mon impatience à retenir mon geste de le pousser pour prendre sa place devant le comptoir de ce premier conteneur « cantine ». À l’intérieur, des gens s’activent à placer un couvercle sur chaque gamelle que d’autres leur tendent du conteneur accolé au leur sur la gauche, avant de les poser sur la grande table métallique.

— J’imagine que tu veux un 4 ? m’interroge la désignée du jour pour faire le service.

— Vous lisez dans mes pensées, dis-je en lui souriant de toutes mes dents.

Je lui donne un bon alimentaire et pousse un soupir de soulagement lorsque, en échange, elle me tend l’une des gamelles sur le couvercle de laquelle est marqué un gros « 4 ». J’accorde un nouveau sourire, cette fois-ci béat, à la bonne dame qui secoue la tête, amusée, avant de donner son attention à la personne suivante. Je m’écarte rapidement pour que Kyllen puisse lui aussi sélectionner le plat de riz avant qu’il n’y en ait plus. Et lorsqu’il le prend en main, il me sourit, victorieux. Sitôt ma gamelle ouverte, je récupère la cuillère placée à l’intérieur et mange tout en marchant mon plat. Le riz est chaud et moelleux comme je l’aime. C’est un délice.

Encadrée par mon père et Kyllen, je me dirige tout droit afin de ressortir du côté opposé. Le garçon est âgé d’un an de plus que moi, nous avons passé notre scolarité ensemble. Puis, à l’âge de dix ans, il est entré en apprentissage et j’ai fait de même l’année suivante en choisissant le métier de mon père afin de rester avec lui.

En remontant la pente, j’aperçois un groupe d’enfants qui suivent leur enseignant. Ils se dirigent vers nous, ou plutôt vers le parc.

— Cours de jardinage, chanceux qu’ils sont !

C’est ironique, bien sûr. Kyllen a toujours détesté faire du jardinage durant le temps que nous avons passé en classe. Pour ma part, j’aime jardiner. Sentir l’odeur de la terre, toucher à mains nues les plantes, fruits et légumes, pouvoir caresser les pétales de fleurs colorés, j’aime ces moments… mais je suis bien trop fatiguée après le travail pour pouvoir me rendre au parc.

— C’est pas tout ça, mais j’ai du boulot qui m’attend ! déclare Kyllen en faisant demi-tour pour rentrer à nouveau dans la partie souterraine afin de rejoindre son atelier de pièces détachées.

À la différence des autres garçons, il a choisi le métier de sa mère. Après l’école, nous avons le choix entre devenir l’apprenti de l’un ou l’autre de nos parents. Le Conseil aurait pu me trouver un tuteur pour devenir enseignante comme l’était ma mère, mais j’ai préféré le métier de soudeuse et je n’ai jamais regretté mon choix.

— J’aurais besoin d’une nouvelle équerre magnétique de positionnement, demande alors mon paternel à Kyllen, qui s’arrête et se retourne. Tu as ça en stock ?

Généralement, les gens s’adressent directement à sa mère, et non à lui. De ce fait, Kyllen se sent flatté. Mon père le traite d’homme à homme. Même lorsqu’il était petit et qu’il venait chez nous, il agissait ainsi.

— Je te trouve ça sans problème. Tu en as besoin de suite ?

— Non. 

Kyllen le regarde, s’attendant à ce que mon père ajoute autre chose, mais il a terminé de parler. Je lui lance un sourire à la fois complice et d’excuse. Pour autant, Kyllen ne prend pas ombrage du côté bourru de mon cher père, il y est habitué.

— Bon, ben à ce soir, alors !

Je réponds un « Ouep ! », et Kyllen s’éloigne déjà.

Lorsque je me tourne vers mon père, je constate qu’il a déjà fini son repas et glisse sa gamelle dans la benne prévue à cet effet. Je le suis. Voyant que la benne est presque pleine, je presse le bouton sur le couvercle pour prévenir le service du nettoyage ; ils enverront l’un de leurs agents effectuer la collecte. Les gamelles seront nettoyées, puis réutilisées. « Tout se recycle, y compris les corps. » Ce slogan, je l’ai appris très jeune. De ce fait, cela ne me choque pas de savoir qu’un jour mes os seront broyés pour servir d’engrais. « Nous avons failli détruire le monde avant que les vampires viennent nous sauver. » Cette leçon aussi, mes professeurs me l’ont enseignée, mais je n’y crois plus. Je ne suis plus aussi naïve qu’avant. 

— Rick ! me presse mon père.

Pas un jour ne passe sans que nous ayons du travail à accomplir. À la fin de chaque journée, nous nous arrêtons à la banque la plus proche pour obtenir la liste des tâches qui nous attendent pour la journée suivante. Nous pouvons aussi laisser une réclamation si nous avons également besoin de quelque chose. Tout le monde fait de même, nous fournissons du travail pour chacun. Avec la diminution des horaires – nous sommes passés de 10 heures de travail journalier à 8 –, les gens font en sorte d’être moins demandeurs. Ils s’arrangent en faisant eux-mêmes ce qu’ils peuvent jusqu’à la fin de The Game, qui dure huit semaines. Pour autant, ils ne peuvent faire ce que mon père et moi faisons. Ils n’en ont ni le matériel ni les compétences et, bien souvent, mon père regrette de ne pouvoir en faire davantage. Il n’apprécie pas cette réduction d’horaires, car il voudrait répondre aux besoins de tous nos concitoyens. C’est l’une des raisons pour laquelle il n’aime vraiment pas The Game, qui nous oblige à rester chez nous chaque soir pour la diffusion. D’autres attendent le début du jeu avec une grande impatience !

L’excitation et la bonne humeur s’emparent de la colonie. Au-delà du nombre d’heures de travail allégé, certains espèrent que leur enfant en âge de jouer fera partie des cinquante sélectionnés. Ils pourront ainsi, si leur enfant gagne, accéder au Paradis. Le Paradis est une colonie très spéciale. Chaque année, par le biais de clips télévisés, nous pouvons admirer la grandeur et la beauté dans lesquelles vivent les familles de tous les précédents gagnants de The Game. De plus, ils sauront que leur enfant, devenu alors vampire, pourra vivre éternellement. Beaucoup de parents espèrent donc que leur enfant sera choisi pour participer à The Game, quand d’autres font en sorte que cela n’arrive jamais. La manière la plus sûre pour cela, c’est la scarification. Les marques et cicatrices ne peuvent être résorbées lors de la transformation, lorsque l’un de nous devient un vampire. Or, les vampires sont et se doivent d’être parfaits. C’est pour cette raison que beaucoup de mes semblables portent sur leur visage les cicatrices que leurs parents ou eux-mêmes se sont infligées. Mon père, lui-même, s’est entaillé les joues alors qu’il n’avait pas huit ans. Un homme fort, mon père. Pourtant, il a refusé de me défigurer. Il a fait une promesse à ma mère, la seule qu’elle lui ait jamais demandé. Une promesse difficile pour lui, alors qu’il n’a peur que d’une seule chose : que j’intègre le groupe des candidats de The Game. Ce jeu lui a pris son meilleur ami, mort en tentant comme tant d’autres de devenir un vampire. Rick, dont je porte le nom. C’est lui qui a permis à mes parents d’être ensemble. Il a forcé mon père à dévoiler ses sentiments pour ma mère, timide qu’il était et qu’il est encore. Rick est mort dans le jeu juste avant que je ne vienne au monde.

 

 

 

CHAPITRE 2

 

 

Mon père et moi formons une bonne équipe pour résoudre les problèmes de nos concitoyens quand il s’agit de l’usure de leur habitation. Les conteneurs ont une durée de vie de 60 ans. Et c’est à nous et à deux autres duos dans la colonie de nous assurer que la structure peut encore tenir avant de devoir être remplacée. Des équipes se chargent de la fabrication, mais la plupart de ceux qui travaillent dans le métal comme nous s’occupent des déplacements des conteneurs, qui requièrent beaucoup de temps et de main-d’œuvre.

— Rick ?

— Veuillez m’excuser, dis-je à la femme que j’interroge afin de récolter un maximum d’informations sur sa maison.

J’ai très vite compris, en devenant l’apprentie de mon père, qu’il rencontrait des difficultés à communiquer avec les autres. Passe encore dans sa vie de tous les jours, mais pour le travail que nous faisons, c’est important. De ce fait, je suis celle qui parle aux gens à sa place, que ce soit au travail ou dans la vie courante. Mon père a tout préparé pour l’inspection. Il ne me reste plus qu’à glisser mes jambes dans le harnais pour atteindre la partie du conteneur défectueux. Elle se trouve sur le côté, autrement dit à dix mètres du sol, alors que nous nous trouvons au quatrième étage. Attachée, je passe par-dessus la rambarde, puis je viens m’accrocher au premier crochet prévu à cet effet sur la paroi métallique. Je prends bien soin de placer le bout de mes pieds sur le bas du conteneur qui dépasse. Puis, bras et jambes écartés, je me déplace sur le côté en calant le bout de mes pieds sur le rebord tout en m’agrippant aux crochets jusqu’à parvenir à la zone abîmée.

— Alors ? s’impatiente mon père sitôt que je suis en place.

J’analyse avec minutie ce que je vois avant de lancer :

— La corrosion peut être arrêtée.

— Tu es sûre ?

Je soupire et devine ce qu’il va me demander ensuite.

— Prélève un échantillon.

Je n’ai même pas besoin de regarder du côté de mon père pour savoir qu’il s’est déjà mis en position afin d’assurer la posture que je m’apprête à prendre. Les pieds bien écartés pour me stabiliser, de ma main gauche, je viens attraper la corde pour venir la placer dans le crochet sur la paroi au-dessus de moi. Ceci fait, j’ai les mains libres. Je récupère dans l’une des poches de ma ceinture à outils le matériel nécessaire pour faire le prélèvement. J’apprécie l’instant ; j’aime cette sensation d’être suspendue dans le vide. Mais déjà, mon père me rappelle à l’ordre. Après avoir remis ma pince et le sachet qui contient l’échantillon, je me plaque à nouveau contre la paroi, décroche la corde du crochet, puis me déplace sur la gauche. Une fois que j’ai une main sur la rambarde, de l’autre, je donne à mon père l’échantillon de rouille qu’il a demandé. Il attend que je sois en sécurité auprès de lui pour l’analyser. Je le laisse faire, préférant observer notre colonie tandis que la douce lumière de cette fin d’après-midi teinte d’une couleur chaude la surface métallique de nos tours. Une belle journée que celle-ci. 

— Tu as raison, me dit alors mon père en se redressant.

Je jette un œil sur la petite fiole. Le liquide transparent a pris au contact du métal prélevé une teinte bleutée. Je ne suis pas suffisamment expérimentée pour noter la subtilité qu’il y a entre ce bleu et un autre plus clair ou foncé. Pour autant, j’ai eu raison juste en observant de visu l’état de décomposition de la paroi. C’est la preuve que je suis loin d’être stupide, même si je ne fais pas partie des « esprits », ceux d’entre nous chargés de l’éducation, de la médecine et autres vocations qui demandent de beaucoup réfléchir.

 

***

 

Je sursaute. La sirène indiquant la fin du travail pour tous retendit dans toute la colonie et au-delà. Je n’ai pas vu passer la journée, contrairement à d’habitude. Je vois bien que mon père veut continuer à travailler, il veut finir ce que nous venons de commencer. Je le regarde, mais ne dis rien. De son sac posé sur le sol à côté du mien, il sort le pot contenant l’enduit pour ralentir le processus de détérioration du métal. Je retourne de l’autre côté du garde-corps, bien décidée à l’appliquer sur la paroi endommagée du conteneur. Ce n’est que demain que commence The Game et que nous aurons pour obligation de passer toutes nos soirées chacun chez soi. Il nous faudra regarder la diffusion du jeu de cette année, et ce, durant les deux prochains mois. Ce trimestre signifie également une chose : l’interruption de mes entraînements. Bien que n’ayant jamais été instruit dans l’art du combat, mon père n’a eu de cesse d’étudier tous ceux qui se sont déroulés lors des jeux passés. Et depuis que j’ai onze ans, il me forme dans l’éventualité où, à mon tour, je serais sélectionnée. Ce n’est qu’une éventualité, mais qu’importe. Il n’a voulu courir aucun risque, à défaut de n’avoir pu me mettre définitivement à l’abri en me scarifiant.

Grâce à toute cette volonté, cette détermination, cette abnégation qu’il a su démontrer au cours des sept dernières années durant lesquelles il m’a entraînée, il m’a permis de devenir plus forte, une femme capable de se défendre. C’est ça qui m’a donné la force d’encaisser tous ses coups, de surmonter toutes les douleurs, de toujours me relever et lui faire face. Bien sûr, je sais que ce n’est pas ça qui me rendra prête si je venais à être choisie dans deux jours. Cinquante participants sélectionnés dans toutes les colonies, huit épreuves qu’on ne connaît pas à l’avance… Enfin, à part une, la première qui revient chaque année : le bal.

 

***

 

Deux fois par jour, il me faut rejoindre le centre de notre colonie, avant et après ma journée de travail. Si le matin c’est pour prendre mon premier repas, en fin de journée je passe d’abord par les douches avant de me rendre à la cantine pour me procurer mon dîner. Le fait d’avoir tardé à finir notre travail ce soir se révèle bénéfique puisque je n’ai pas besoin d’attendre trop longtemps avant de pouvoir prendre ma douche dans le vestiaire réservé aux filles. À l’intérieur de la pièce, tout en profondeur, se trouvent des casiers à la droite de la porte. Dans l’un de ceux qui sont libres, j’y place mon casque de soudure ainsi que mon sac. Déchargée de son poids, je me masse les épaules tout en retirant mes baskets sans même prendre la peine de m’asseoir sur le banc. Puis je retire mes vêtements avant de les déposer dans les paniers que gèrent les lavandières.

Une fois nue, j’attrape une serviette propre et me mets à longer le conteneur sur la gauche. S’alignent quinze cabines. En passant devant les portes transparentes, j’en repère une qui est vide et pénètre dans l’espace réduit et hermétique afin d’éviter toute perte d’eau. Lorsque les jets s’actionnent, ils frappent mon corps à différents endroits. Dix secondes, c’est le temps que dure ma douche avant que le système ne s’arrête. Comme à mon habitude, je reste là, appréciant de sentir l’eau s’écouler sur ma peau et d’écouter le clapotis qu’il émet en passant dans la grille sous mes pieds. Mais alors, j’aperçois la femme enceinte qui se tient de l’autre côté de la paroi en plexiglas. Elle attend son tour. Immédiatement, je sors pour lui laisser la place et m’éloigne en évitant de jeter un regard sur elle. Les femmes enceintes me mettent un peu mal à l’aise, pourtant j’en ai connu un certain nombre dans mon entourage. En ce moment, il y en a une dans ma tour, au premier étage. Sonia attend un troisième enfant. Sa grossesse lui a été accordée parce que l’un de ses deux garçons est mort alors qu’il n’avait pas un an. Parce que oui, les femmes sont limitées à deux enfants. Le seul moyen de tomber enceinte est de nous rendre à la banque qui gère l’implant que nous portons tous dans notre bras droit. Celui-ci bloque notre capacité à procréer afin d’éviter une surpopulation. Je ne pourrai commencer à avoir des enfants que lors de la sélection de l’année de mes dix-huit ans pour The Game. Ensuite, il me faudra demander au Conseil son autorisation pour avoir un enfant, c’est en tout cas ainsi que cela fonctionne dans notre colonie.

Après la sélection de demain, je pourrai faire cette demande si je le souhaite. Bien sûr, je sais que je ne le ferai pas, en tout cas, pas avant longtemps. Je ne me sens pas prête, et puis j’aimerais trouver un compagnon de vie qui accepterait mon enfant comme le sien comme cela a été le cas pour ma mère. Car mon père n’est pas mon géniteur. Comme tous les autres hommes de toutes les colonies, il se doit de donner sa semence une fois par an à la banque. Comme les autres, je connais les chiffres. Je sais qu’il faudrait 23 000 personnes en âge de procréer afin d’assurer une transmission saine du patrimoine génétique. Chaque colonie ne peut excéder 3 000 individus. Sans ce système de partage, notre patrimoine génétique se détériorerait. Mon père ne veut pas entendre parler du fait qu’il pourrait avoir des enfants dans d’autres colonies. « Je n’ai qu’une seule fille et c’est toi », m’a-t-il toujours affirmé. Je le crois. Moi, je n’ai que lui. Il est mon père, qu’importe que notre sang soit différent.

Une fois séchée, je récupère sur l’étagère réservée à la taille « XS » une tunique que je passe avant de mettre une culotte puis un pantalon propre. Au moment où je m’assois sur le banc pour mettre mes chaussures, éclate des trois postes accrochés aux murs de la pièce d’eau la publicité pour The Game.

« Même là, ils ne nous laissent pas tranquilles. »

Une fois chaussée, je me relève puis attrape l’une des ceintures de cuir accrochées sur la droite, que je passe à la taille afin d’ajuster mon pantalon. Une fois mon sac et mon casque récupérés, je sors aussi vite que mes petites jambes me le permettent pour ne plus entendre la publicité. Cette fois-ci, mon père est satisfait du temps qu’a duré ma toilette. Il doit remarquer ma nervosité, car il passe un bras sur mes épaules dans un geste réconfortant. Et une nouvelle fois en cette journée, nous prenons place dans la file d’attente dans le couloir souterrain afin de récupérer notre repas du soir. Les gens bavardent et certains regardent l’un des écrans accrochés au plafond.

« Que la chance puisse vous permettre d’être sélectionné », déclare pour la énième fois l’ancien gagnant.

Il finit toujours par un sourire. Un sourire qu’il retient pour dissimuler ses canines ; elles révèlent celui qu’il est devenu. Ces dents, c’est bien la seule chose que je trouve moche chez les vampires. Même leur teint blanchâtre me plaît, mais ces dents... Je frissonne d’horreur sachant à quoi elles leur servent.

Une fois notre repas récupéré, nous prenons la route de la maison.

— C’est quand même bien qu’il fasse encore jour, non ?

Bethany. Une amie. Elle aussi a récupéré son repas et elle aussi se dirige chez elle, une tour à quelques-unes de la nôtre. Heureuse de pouvoir parler d’autre chose que du jeu à venir, je lui réponds sans attendre :

— Oh ça oui ! J’adore observer le coucher du soleil sur notre colonie.

Le jeu de lumière qui se reflète sur les parois métalliques des tours est féerique.

— C’est vrai que toi tu habites au dernier étage de ta tour.

Bethany vit avec le reste de sa famille au premier étage de la tour 41. Sa vue est bien plus limitée que la nôtre.

— Tiffany est toujours fatiguée ? m’enquis-je.

Je croise un bref instant les yeux marron de mon amie et comprends. Comme moi, Tiffany a dix-huit ans alors que Bethany en a vingt. Comme moi, elle est très jolie. Comme moi, donc, sa sœur peut être sélectionnée pour participer à The Game. Je peux comprendre qu’elle soit en proie à des crises de panique. Mais rester enfermée chez moi, seule… Je ne le supporterais pas.

Nous travaillons dix heures par jour, sept jours sur sept, et néanmoins nous ne pouvons nous permettre de paraître faibles sous peine d’être considérés comme un fardeau pour l’ensemble. Tout en calant derrière une oreille l’une de ses mèches brunes qui s’est échappée de son chignon, Bethany ne peut s’empêcher de jeter des regards inquiets sur les autres passants. Je m’arrête, elle fait comme moi et me regarde. Elle pense à sa sœur, s’inquiète pour elle. Je l’étreins dans mes bras pour lui apporter mon soutien. Cette étreinte lui permet de me souffler à l’oreille :

— Vivement après-demain.

Ainsi, je sais pourquoi Tiffany n’est pas allée travailler aujourd’hui. Ça concerne le jeu, et ça ne me rassure pas vraiment, bien au contraire.

 « Vivement que la sélection soit faite et que sa sœur et moi puissions être à l’abri pour toujours. »

 

***

 

« The Game »

Un nouveau réveil en fanfare.

« Vous rêvez de devenir un vampire… »

Grognement de mon père.

« Vous n’aspirez à rien d’autre qu’à profiter enfin d’une vie de luxe et de plaisirs... » 

Sur le dos, je me mets à fixer le plafond gris et brillant.

« Venant de tout l’empire, cinquante nouveaux élus pourront accéder à ce rêve. Il ne tiendra ensuite qu’à vous, par vos votes, de leur apporter votre soutien afin qu’ils parviennent au bout de cette aventure et puissent obtenir la victoire. L’heureuse ou l’heureux gagnant réalisera l’ascension en devenant un vampire. »

Le long de mon corps tendu, je crispe les poings.

« Faite que ça ne soit pas moi. Faite que je ne sois pas choisie. »

— Rick ?

« The Game : VOTRE jeu ! »

— Ça va.

Mon père s’approche quand même. Je me redresse, fait comme si tout allait bien, comme si cette journée était semblable aux autres, comme si aujourd’hui, je ne risquais pas d’être condamnée à mort. Mon père me surprend : il vient poser un genou au sol pour être à mon niveau.

« Je suis Lorenzo. Depuis mon ascension, j’ai la sensation de vivre enfin... »

Je n’écoute plus le précédent vainqueur à la télévision. Je n’en ai pas besoin, je le connais par cœur à force d’entendre son témoignage. Il se veut réconfortant et rêveur à la fois. Mon père pose sa main sur mon épaule droite. Je continue de fixer mes pieds nus sur le sol glacé, mais d’une pression, il m’incite à lever la tête pour le regarder. Lorsque je croise son regard bleuté, j’y trouve la force qu’il me manquait en ce jour que je souhaite ardemment voir relégué au passé. Il ne me dit pas ce que j’attends d’entendre : la certitude que je ne serai jamais sélectionnée. Faire face à la réalité : c’est ainsi qu’il voit les choses, et il attend que j’agisse de même. Chaque jour, je m’y emploie. Je hoche la tête malgré la boule qui me serre la gorge.

« Faut pas que je craque. »

Je ferai face à tout. Je le lui ai promis. Il me sourit, laissant apparaître les deux fossettes qui creusent ses joues. Je lui rends son sourire ; il aime lorsque je lui souris, il dit que je lui rappelle maman. C’est pour ça que j’essaie autant de sourire. Je veux lui faire plaisir. Je veux ressembler à ma mère que j’ai si peu connue.

La suite de cette journée se déroule comme à l’accoutumée. Chaque geste que je fais, chaque chose que je vois, que je sens et entends, tout ce qui fait ma vie, tout ce qui fait ma normalité, je m’y accroche afin de ne pas penser à ce soir. C’est une existence pénible que je mène, mais je ne voudrais la changer pour rien au monde.

« Plus qu’un jour à tenir, et ensuite, je serai à l’abri. »

C’est une illusion, je le sais. Personne ne peut être en sécurité.

 

***

 

Dix-sept heures. Cet horaire marque la fin de notre journée de travail. Et alors que nous faisons la queue pour récupérer notre repas du soir, le flot des publicités qui défilent sur toutes les télévisions me donne la migraine. Entre deux spots publicitaires s’affiche le décompte avant le début de The Game :

 

00 jour 04 heures 53 minutes

 

Voir ces chiffres défiler me coupe l’appétit. Et malgré tout, lorsqu’arrive mon tour, je récupère mon repas. Mon père s’assoit sur l’une des marches que nous venons de remonter pour sortir de la zone souterraine. Je m’attendais à ce que nous retournions chez nous au lieu de traîner avec les autres. Je réalise d’ailleurs que nous ne sommes pas les seuls à nous éterniser, à éviter de s’enfermer chez nous devant notre poste de télévision. Je me pose auprès de mon père, regarde ma gamelle dont je n’ai pas encore soulevé le couvercle. Je grimace et m’apprête à le donner à mon père lorsqu’il me lance l’un de ses ordres :

— Mange.

Je devine presque ce qu’il voudrait me dire ensuite : mange... au cas où tu serais choisie ce soir. Mange parce qu’il te faudra des forces pour la suite.

« Je ne suis pas aussi forte qu’il le pense. »

Plus que n’importe quoi en ce monde, j’ai peur de décevoir mon père. Je me force à porter à ma bouche chaque cuillère du potage préparé par les nôtres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. Je fixe la cuillère blanche dans le fond de la gamelle métallique. Kyllen sort du couloir souterrain, il a fini sa journée de travail. Et tout en remontant la pente, il me lance :

— Sûr qu’avec la tête que tu fais maintenant, tu ne seras jamais choisie, affreuse que tu es !

Il se veut réconfortant. Je lui souris.

— Non, surtout pas. Malheur ! s’exclame-t-il alors, l’air angoissé.

Je souris de plus belle.

— Tu es si facile à faire rire, me dit-il alors.

Son ton est devenu sérieux, grave. Je me ferme.

— Kyllen.

Le rappel à l’ordre de mon père incite mon ami à se reprendre, ce qu’il fait en un claquement de doigts. Ces dernières semaines, Papa a tout fait pour m’éviter de penser au jeu, mais avec toutes ces télévisions qui emplissent nos vies, sans parler des autres gens, c’était perdu d’avance. En regardant Kyllen, son gabarit, mais surtout cette assurance qu’il dégage, je me dis que lui pourrait gagner le jeu. Je baisse immédiatement les yeux, honteuse de la pensée qui vient de me traverser l’esprit. Il a réussi à ne pas être sélectionné l’année dernière sans avoir eu besoin de se défigurer, et je ne peux qu’en être contente. 

— Ce n’est pas tout ça, miss Rick, mais si je ne me presse pas, mon boss va faire de moi de la poudre d’engrais.

— Comme si ta mère pouvait faire ça à son fils adoré !

— Oh crois-moi, elle le pourrait. Elle tient plus à sa parcelle de tomates qu’à moi !

Je ris à sa blague en le regardant s’éloigner. Il ne se prive pas de se retourner pour m’accorder ce clin d’œil dont il a le secret. Je me sens proche de lui. Comme moi, il n’a qu’un seul parent. Son père est mort lorsqu’il a eu neuf ans, et je suis fière de moi d’avoir pu être là pour lui, ce qui nous a rapprochés.

— Je suis contente que lui au moins ne risque plus rien, murmurai-je à mon père sur le ton de la confidence en regardant Kyllen s'éloigner. Notre monde serait bien plus sombre sans sa lumière.

— Tu es toi-même une magnifique lumière, ma fille.

Je me tourne vers mon père. Il est rare qu’il confie avec des mots ses sentiments. Pourtant, ses gestes me prouvent chaque jour qu’il m’aime bien plus fort que la majorité des parents. Je lui souris et, considérant que ce n’est pas suffisant, je me redresse pour poser un baiser sur sa joue. Mal à l’aise, il jette des regards en tous sens avant de gronder :

— Mange. Ça va être froid.

 

***

 

— Arrête ça. On dirait un lion en cage.

Je m’exécute et me tourne vers mon père. Ni lui ni moi ne savons à quoi ressemble un lion, mais je sais que c’est un animal de l’ancien monde et je comprends ce que veut dire cette expression. Je viens donc m’asseoir sur mon lit face à mon père. La télévision est entre nous sur le mur de droite. Je me penche sur le côté pour regarder l’écran. Il affiche le décompte :

 

00 jour 00 heure 04 minutes

 

Très bientôt, il sera dix-huit heures. Cela marque le moment exact où la Purge a commencé. Les vampires nous rappellent chaque année le jour où le monde a basculé, ce jour où ils sont entrés dans la lumière et ont plongé les hommes dans l’obscurité. Je soupire. J’aurais préféré que d’autres se joignent à nous. Cela m’aurait distraite. Mais bien sûr, mon père n’a pas voulu. Je grogne et me lève d’un bond en tirant sur le bas de ma tunique rouge carmin. Je ne peux m’empêcher de marcher pour calmer ma nervosité. Et vu l’étroitesse de la pièce, il me faut faire des allers et retours encore et encore.

— Nous nous trouvions tous les trois dans cette même pièce le jour de nos dix-huit ans.

« Tous les trois... il parle de maman, lui et son meilleur ami. »

Rares sont les fois où il évoque ainsi le temps passé. Et il ne m’a jamais parlé de ce souvenir-là. Immédiatement, je viens reprendre place sur ma couche afin de l’écouter avec attention. Il ne me rend pas mon regard, fixant le sol, les coudes sur les genoux.

— Ce fou de Rick ! Il était tout content, cet idiot.

Il secoue la tête, puis un doux sourire apparaît sur son visage habituellement trop sérieux. Avant même qu’il ne parle, je sais qu’il pense à ma mère. 

— Ta maman était assise juste là, à côté de moi.

Papa tourne la tête sur la gauche. Il regarde l’espace vide sur le lit comme si ma mère s’y trouvait encore.

— Elle me rassurait. « Aucun de nous ne va être choisi », répétait-elle.

La bouche de mon père se crispe d’amertume et de douleur. Maman avait tort. Cette nuit-là, papa a perdu son meilleur ami, qui a été sélectionné. Une nuit comme celle-ci. Je me lève et viens m’asseoir à la place qu’autrefois ma mère avait occupée. Immédiatement, mon père glisse sa main dans les miennes. Son regard est triste, mais reste tendre lorsqu’il me regarde.

— Tu ressembles tellement à ta maman.

Je souris. Il me fixe comme seul un père aimant peut regarder son enfant.

— Tu es aussi belle qu’elle l’était, ajoute-t-il.

Quand il arrive qu’on me complimente sur ma beauté, je suis troublée. Avoir un physique agréable déclenche des émotions contradictoires pour la personne comme pour les autres. Ce sentiment de trouble est d’autant plus fort lorsque c’est mon père qui m’avoue qu’il me trouve belle. C’est tellement rare.

— Ta mère te disait constamment à quel point tu étais belle, me confie-t-il.

Je me souviens des compliments de ma maman suivis à chaque fois de ses bisous dans le cou qui me faisaient rire aux éclats.

— J’ai…

— Je sais, l’interrompis-je en tournant la tête vers lui.

Il ne se permet que très rarement de me complimenter de peur que les autres se rendent compte que j’ai été dotée d’un physique avantageux qui pourrait me conduire à être sélectionnée pour le jeu. Nos regards se croisent, il hoche la tête.

 « The Game ! »

Je sursaute à cette annonce.

La main de mon père serre si fort les miennes que je grimace de douleur. Il le réalise et me relâche. Il ne s’excuse pas, toute son attention est à présent fixée sur le téléviseur. Je me lève et m’installe devant l’écran.

 « Tenez-vous prêt. 10. 9. 8... »

Je peux entendre les échos de ceux qui mêlent leur voix à celle du présentateur ; certains crient même les chiffres qui s’égrènent bien plus vite que je ne le voudrais. Ce sont des enfants, leurs voix fluettes se répercutent dans leur conteneur, remontent le long des façades des tours en acier. Ils s’amusent de ce moment comme moi-même je l’ai fait par le passé. Comment pourraient-ils comprendre ce qui se passe ? Ils ne voient que l’amusement, ne perçoivent que l’excitation que tous ressentent, et ce, pour diverses raisons. Une partie de la population est concernée par le sort de ceux qui s’apprêtent à être sélectionnés et dont les noms vont être annoncés dans quelques minutes. Ils s’inquiètent pour eux et ils ont raison. Mais cette partie-là est loin de représenter la majorité. La plupart des gens veulent profiter du spectacle, aussi violent et macabre soit-il. Ils souhaitent être divertis. Ils veulent avoir la sensation de vivre de folles aventures. Ils désirent être les maîtres des décisions, même si les choix qu’ils feront ne concernent absolument pas leur vie ou celle de leurs proches. Ils… Nous nous apprêtons à décider de la vie ou la mort de cinquante inconnus.

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